L’évaluation de la présence d’un chien d’assistance auprès de l’enfant autiste et de sa famille.
M. Trudel 1* Professeur, département de psychoéducation, faculté d’éducation Université de Sherbrooke, Sherbrooke (Québec), Canada.
S. Fecteau 2 Doctorante, faculté d’éducation Université de Sherbrooke, Sherbrooke (Québec), Canada.
N. Champagne 3 Fondation Mira, St-Madeleine (Québec), Canada
1) Département de psychoéducation, faculté d’éducation, 1111 rue Saint-Charles ouest, bureau 252-23 (Tour est), Longueuil (Québec), J4K 5G4, Canada. Téléphone : (450) 463-1835 (poste 61752)
2) Faculté d’éducation, 1111 rue Saint-Charles ouest, Longueuil (Québec), J4K 5G4, Canada.
3) Fondation Mira 1820, Rang Nord-Ouest, Sainte-Madeleine (Québec), J0H 1S0, Canada. Téléphone : (450) 795-3725.
* Courriel : marcel.trudel@usherbrooke.ca
Résumé
La présente étude, réalisée dans le cadre d’un partenariat avec un établissement offrant des services de chiens d’assistance, vise à évaluer l’impact de l’animal sur le fonctionnement de l’enfant autiste et sa famille. Le texte aborde, dans un premier temps, le bilan des travaux de recherche sur l’autisme sous l’éclairage de la controverse entourant la contribution de la relation d’attachement de la mère et de l’enfant. Puis, en continuité avec cette perspective, les auteurs font le point sur les résultats des recherches concernant les effets d’un chien d’assistance sur l’enfant et sa famille, et ce, en y intégrant la problématique de l’autisme. Les choix méthodologiques sont par la suite décrits dans l’optique d’une approche qui s’oriente vers l’analyse de l’écologie familiale. Dans ce contexte, les stratégies de recueil des données privilégient une méthode mixte favorable à la complémentarité des mesures quantitatives (observations et questionnaires) et qualitatives (entrevues). Un bilan critique complète la description du projet en mettant en évidence la diversité des mesures, la validité écologique de l’approche évaluative et les contraintes qu’imposent l’étude de l’enfant atypique dans son milieu familial quotidien.
Mots clés : Enfant autiste, chien d’assistance, attachement, méthode mixte, écologie familiale.
Summary
The study reported here was completed through a partnership with an organisation offering the services of assistance-trained dogs. The objective of the study was to evaluate the impact of the introduction of an assistance-trained dog on the autistic child and the child’s family. The article will first review the research literature from the perspective of the controversy around autism and the mother-child attachment relationship. From there, the authors will tie in the results of studies examining the impact of the assistance-trained dog on the child and the family, with a particular focus on autism and family relations. The choice of a mixed methodology in the interest of an ecological analysis of the family will be discussed, and the results will be presented from the perspective of the diversity of measures, issues of ecological validity and the constraints of assessing the atypical child in the everyday familial environment.
Keywords : autistic child, assistance-trained dog, attachment, mix methods, family ecology.
Contexte lié à la réalisation du projet de recherche
Le présent article vise à décrire l’approche méthodologique qui a été privilégiée lors de l’évaluation d’un groupe d’enfants autistes à leur domicile familial. Ce projet de recherche s’inscrit dans le contexte d’une démarche de collaboration impliquant la Fondation Mira (voir http://www.mira.ca). Cet établissement québécois a développé une expertise reconnue au niveau des services d’accompagnement d’un chien pour les personnes ayant un handicap visuel. Plus récemment, l’organisme s’est également orienté vers la mise sur pied d’un nouveau service d’accompagnement s’adressant notamment à des familles de jeunes enfants souffrant de troubles envahissants du développement (TED) afin de leur offrir un soutien susceptible de les aider dans leur rôle parental. Le projet vise à rejoindre 120 familles d’enfants ayant un diagnostic confirmé d’un TED (incluant l’autisme, le syndrome d’Asperger et le TED non spécifié) (1). Notre groupe de recherche fut alors sollicité pour mettre en place un protocole d’évaluation permettant d’estimer l’impact de la présence du chien sur le fonctionnement de l’enfant en contexte familial. Au cours de la première année, un projet pilote a été mis sur pied afin de développer un protocole susceptible de rendre compte des changements induits par le chien. Présentement, une trentaine de familles ont participé à ce projet à raison de trois sessions d’évaluation soit, avant l’introduction du chien, puis à deux reprises après son insertion dans la famille. Sur le plan des connaissances scientifiques, le projet est susceptible d’apporter une information pertinente à une compréhension nuancée du fonctionnement de l’enfant TED dans son milieu familial, et des effets du chien d’accompagnement, tant sur le plan individuel que relationnel.
Bilan sommaire des travaux de recherche dans le domaine
La problématique des troubles envahissants du développement (TED), et plus spécifiquement des troubles de l’autisme, a pris beaucoup d’ampleur au cours des quarante dernières années. Ainsi, à partir de deux recensions d’une quarantaine d’études chacune, les auteurs de ces travaux concluent que la prévalence de ce problème aurait substantiellement augmenté depuis les années ‘60 (2-4). Un tel bilan ne fait cependant pas consensus parmi les chercheurs ; certains prétextant que cette évolution serait davantage le reflet de changements survenus au niveau de la classification typologique du problème (5). On relève également que l’autisme touche davantage les garçons que les filles dans un rapport de 4 à 1 ; ce qui serait attribuable à une sensibilité plus réduite du cerveau des garçons à encoder les informations associées aux indices sociaux (6,7). À ce propos, les résultats de l’étude de Naber et ses collaborateurs (8) mettent en évidence la grande difficulté des enfants autistes à maintenir des interactions impliquant une mutualité au niveau de l’attention sociale. D’autre part, le lien entre l’origine génétique et le diagnostic de l’autisme a été souvent documenté grâce aux travaux sur la famille et les jumeaux (9,10). Ainsi, on estime que la contribution des prédispositions génétiques serait de l’ordre de 90%, quoique des facteurs épigénétiques et du milieu pourraient influencer l’expression des différentes formes d’autisme (11). De plus, le contexte du stress associé à la présence d’un enfant autiste aurait pour conséquence d’imposer des contraintes sur la qualité des interactions dans la famille, et ainsi à accentuer la tendance de l’enfant au retrait et à ses difficultés de communication (12). Tout compte fait, à ce jour, aucun consensus n’existe concernant les causes exactes à l’origine de l’autisme.
Globalement, l’autisme est considéré comme un syndrome neuro-dévelopmental caractérisé par la présence de déficits au niveau des fonctions sociales, de la communication verbale et non-verbale, et par la manifestation de conduites et d’intérêts souvent stéréotypés (13). Sur le plan des caractéristiques comportementales de l’enfant autiste, on observe parfois des difficultés dans le jeu coopératif, à établir des relations sociales et à manifester de l’empathie envers les personnes de l’entourage (14). On identifie également une difficulté à moduler les interactions sociales et à s’ajuster face aux changements de routine contraignant ainsi la réciprocité dans les échanges sociaux. Kanner décrivait, déjà en 1943 (15), les symptômes centraux de l’autisme comme étant une déviance sociale et affective. D’ailleurs, les enfants autistes manifestent, comparativement aux enfants dits normaux, une préférence marquée pour les objets non-sociaux (16). Dans un tel contexte, il n’est pas étonnant de relever un intérêt grandissant des chercheurs pour la problématique de la relation d’attachement parent-enfant. Ces relations sont régulées par un système de comportements que l’enfant émet envers la mère ou des personnes significatives de son entourage (17). La fonction principale des comportements d’attachement manifestés par l’enfant, lorsqu’il se sent menacé ou en état de détresse, est le maintien de la proximité avec la personne qui lui procure une sécurité socio-affective (18). Au-delà de la jeune enfance, ces relations d’attachement sont gouvernées par les modèles internes opérants (« internal working model ») construits à partir des expériences d’interactions socio-affectives vécues avec les personnes dites significatives (19). Lorsqu’une relation d’attachement sécurisante existe, l’enfant se sent alors plus à l’aise d’explorer son environnement. La présence de deux conditions est nécessaire à l’existence d’une relation d’attachement sécurisante : la sensibilité de la mère envers les signaux de l’enfant et ses réponses contingentes aux besoins de ce dernier, en plus de la présence d’interactions sociales agréables dans un contexte de chaleur et d’intimité avec la figure parentale (20). Quant au modèle interne opérant que possède la mère, celui-ci se construit à partir des expériences passées avec ses propres parents et de l’interprétation qu’elle en fait, de ses interactions avec son enfant et de sa représentation d’elle-même comme parent (21).
Compte tenu des contraintes sociales et émotionnelles relevées chez l’enfant autiste, il y a lieu de s’interroger sur la possibilité qu’elles mettent en péril l’établissement des relations d’attachement ? Les résultats de quelques travaux de recherche révèlent en premier lieu que l’enfant autiste semble en mesure de distinguer le parent et la personne étrangère en manifestant davantage de comportements sécurisants envers son parent en situation de détresse (22,23). De plus, suite à une situation de séparation du parent, celui-ci manifesterait plus de comportements de recherche de proximité envers la figure parentale (24,25). Cependant, malgré la présence de comportements d’attachement chez l’enfant autiste, il y a lieu de se demander si ce profil se révèle comparable à celui des enfants dits « normaux ». Les résultats de la méta-analyse publiée récemment par Rutgers et ses collaborateurs (26), portant sur 10 études, mettent en évidence que dans l’ensemble les enfants autistes établiraient une relation moins sécurisante avec leur parent, et ce, comparativement aux enfants non-autistes. De fait, les enfants autistes sont capables de développer une relation d’attachement basée sur la sécurité, mais le type de relation parent-enfant se révélerait moins souple ; affectant ainsi la synchronie sur le plan interactif. En second lieu, cette étude identifie que la présence d’une déficience mentale représenterait un facteur modérateur important permettant de nuancer l’ampleur et la direction des effets observés. Ainsi, pour les enfants autistes qui ne présentent pas de comorbidité impliquant un sévère retard mental, on ne relève aucune différence sur l’indice de sécurité socio-affective en comparaison aux enfants non-autistes. Enfin, les variations liées à la sévérité du diagnostic d’autisme contribueraient également à la qualité de la relation d’attachement parent-enfant. Le bilan de cette méta-analyse (26) fournit néanmoins une démonstration empirique au regard des conditions ayant des effets défavorables à l’établissement d’une relation d’attachement sécurisante chez l’enfant autiste. Toutefois, il importe de souligner que les études ayant évalué les effets de l’autisme sur les relations d’attachement ont été réalisées majoritairement à partir du protocole de la situation étrange de Ainsworth (18), soit en contexte de laboratoire. De plus, cette procédure s’applique uniquement à des enfants qui ont moins de deux ans. L’emploi de ce protocole fait vivre à l’enfant autiste non seulement le stress inévitable découlant de la séparation d’avec la mère, mais également un changement de routine d’une ampleur difficilement tolérable pour des enfants dont l’une des caractéristiques est la difficulté à s’adapter au changement (27). L’utilisation d’un autre instrument d’évaluation, comme celui du Q-Sort sur l’attachement de Waters (1987), pourrait avoir plusieurs avantages (28) : une validité écologique accrue puisque l’enfant autiste est observé à son domicile, la possibilité d’obtenir des mesures répétées, contrairement au protocole de la situation étrange, et l’opportunité d’évaluer non seulement les comportements se référant à la sécurité dans l’attachement, mais aussi ceux liés à la dépendance de l’enfant. En somme, malgré des résultats indiquant que l’autisme pourrait avoir des effets nocifs sur les relations d’attachement, la controverse persiste toujours entre les chercheurs. De plus, peu de travaux ont abordé les effets à plus long terme de l’autisme sur l’enfant, et encore plus rarement sur la famille.
Par ailleurs, plusieurs études tendent à démontrer que la présence d’un chien d’accompagnement pourrait inciter les enfants autistes à augmenter leurs contacts sociaux et à faciliter les interactions sociales (30). Puisque l’un des symptômes de l’autisme est associé à une altération du fonctionnement social et que la présence d’un chien paraît contribuer au développement de ces habiletés, il est plausible de croire que l’intégration d’un chien, bien entraîné, au domicile familial pourrait constituer une piste d’intervention prometteuse dans le domaine de l’autisme. En plus d’influencer positivement le développement des habiletés sociales de l’enfant, peut-on supposer que la présence du chien puisse contribuer à renforcer la relation d’attachement chez l’enfant autiste, et même, affecter le niveau de cohésion sociale dans la famille. Cain (31), de même que Albert et Bulcroft (32), démontrent qu’une proportion importante de personnes considère leur animal de compagnie comme étant un membre de la famille. Celles-ci rapportent à cet égard avoir développé de nouveaux contacts sociaux grâce à la présence de leur animal de compagnie parce que ce dernier leur procure de l’attention et de l’affection. En faisant référence aux travaux d’Ainsworth, Sable (33) suggère, quant à elle, que les animaux de compagnie ont le potentiel de procurer un lien émotionnel d’attachement susceptible de contribuer au développement d’un sentiment de bien-être et de sécurité. C’est surtout le travail de Melson (34), portant sur les comportements d’attachement de l’enfant en présence d’un chien, qui a le plus contribué au développement de ce domaine de recherche. L’auteure identifie quatre dimensions importantes à considérer dans l’étude des relations entre le chien de compagnie et l’enfant : 1- le type d’activités et le temps passé avec l’animal, 2- l’intérêt de l’enfant envers l’animal, 3- les connaissances de l’enfant concernant l’animal et les soins à lui apporter, et 4- la réciprocité des échanges en contexte d’interaction (35). Si la présence de l’animal de compagnie au sein de l’unité familiale semble favorable au développement de la communication entre les personnes, peut-on appliquer le même constat aux familles ayant un enfant qui présente un TED ? Récemment, Martin et Farnum (30) ont évalué les effets de l’interaction avec un chien lors de thérapies menées auprès de jeunes enfants présentant un TED. Ces derniers concluent à la supériorité des thérapies assistées par le chien puisque leurs résultats mettent en évidence que les enfants étaient plus joyeux, plus attentifs et plus conscients des changements environnementaux en présence du chien, et ce, en comparaison au contexte d’intervention sans animal. Redefer et Goodman (36) font l’hypothèse que le chien pourrait constituer un puissant stimulus multi-sensoriel permettant de contrer le manque d’intégration des stimulations affectives et sensorielles que l’on retrouve chez les enfants autistes. Leurs résultats confirment qu’une thérapie assistée par un chien entraîne effectivement une augmentation des interactions sociales et une réduction de l’isolement social chez l’enfant autiste.
La présente étude vise l’atteinte de quatre objectifs complémentaires. En premier lieu, documenter et évaluer la qualité de la relation d’attachement des enfants présentant un TED en tenant compte de la sévérité du diagnostic et du stress familial. Le second objectif s’oriente vers l’évaluation des effets de l’intégration d’un chien d’accompa-gnement sur les comportements d’attachement et les comportements sociaux de l’enfant. Le troisième objectif s’oriente vers l’appréciation de l’impact du chien de compagnie sur la cohésion familiale. Finalement, l’examen des relations entre l’enfant et le chien d’accompagnement permettra de cerner le rôle médiateur ou modérateur de ce dernier sur la relation d’attachement parent-enfant.
Choix méthodologiques
Participants et devis de recherche
Afin d’être sélectionnée pour cette étude, la famille devra recevoir un chien de compagnie de la Fondation Mira, et ce, à la suite d’une formation de cinq jours dispensée par un entraîneur expérimenté. Cette formation vise à ce que le parent sache comment interagir efficacement avec le chien et comment inciter l’animal et l’enfant à interagir ensemble (1). Les familles admises à ce programme doivent remplir les critères établis par la Fondation Mira dont la présence d’un enfant, âgé entre cinq et dix ans, ayant reçu un diagnostic de TED de la part d’un professionnel de la santé (autisme, syndrome d’Asperger et TED non spécifié). Au total 120 familles sont ciblées pour participer au projet. Le devis prévoit la participation de sous-groupes de 8 familles à tous les trois mois afin de permettre l’entraînement préalable des chiens. Sur le plan évaluatif, trois rencontres à domicile sont effectuées : trois semaines avant d’accueillir le chien (temps 1), un mois suivant son insertion (temps 2) et six mois après son intégration (temps 3). L’ajout d’un groupe témoin d’une cinquantaine de familles est également prévu. Cet échantillon provient de la liste des familles d’enfants autistes en attente d’obtenir un chien. Deux sessions d’évaluation, avec un délai de 6 mois, seront réalisées auprès d’eux. Le scénario des visites se compose de quatre périodes de jeux de 8 à 10 minutes chacune et une période de discussion avec le parent. La session débute par une activité libre entre l’enfant et la mère avec un jouet familier appartenant à ce dernier. Puis, la mère s’absente pour compléter le questionnaire sur l’environnement familial (« Family Environment Scale ») (37) créant ainsi une situation de non disponibilité de cette dernière ; pendant ce temps, l’évaluateur joue avec l’enfant avec le même matériel. Lorsque la mère a complété le questionnaire, une seconde période de jeux débute entre elle et son enfant avec un jouet fourni par l’évaluateur. Quant à la dernière période de jeux entre la mère et son enfant, celle-ci consiste à une tâche de résolution de problèmes à l’aide d’un casse-tête également fourni par l’évaluateur. A la fin de chaque rencontre, une entrevue auprès des parents est effectuée. Plusieurs questions ouvertes portant sur diverses sphères entourant le développement de l’enfant sont alors abordées afin d’établir le bilan complet de l’enfant et de sa famille. Ces aspects portent principalement sur les conditions de grossesse et d’accouchement, les caractéristiques de l’enfant (affectif, cognitif, psychomoteur et social), les circonstances entourant le diagnostic d’autisme et les services obtenus, le comportement habituel de l’enfant (au coucher, à l’école ou à la garderie), le comportement de membres de la famille envers l’enfant, l’interaction enfant-famille, le comportement du chien, et les interactions entre le chien, l’enfant et famille.
La Fondation Mira offre aux familles qui répondent aux critères de recherche un chien âgé entre 15 et 24 mois. Celui-ci a complété au préalable un entraînement d’une durée de 3 à 4 mois avec un entraîneur certifié par la Fondation. Ces chiens sont de races Labrador, Bouvier-Bernois, Golden Retreiver ou Labernois (croisement de Labrador et Bouvier-Bernois). Ceux-ci sont de poids comparables et de tailles inférieures à la moyenne des chiens de même race afin de faciliter l’adaptation des enfants. De plus, ces chiens sont sélectionnés sur la base de critères très stricts au plan de la santé physique et mentale. Ainsi, ils ne doivent présenter aucune crainte, démontrer une grande tolérance face à la manipulation, être en mesure de gérer leur insécurité, d’être calme, de manifester aucune forme d’agressivité et de s’adapter facilement à divers environnements. Enfin, avant d’intégrer leur nouveau domicile, ces chiens doivent avoir réussi leur entraînement à la propreté et être très obéissants. Cette procédure d’entraînement assure une grande homogénéité au niveau du profil comportemental des chiens ; ce qui confère au projet un contexte unique d’évaluation au regard des travaux de recherche couramment réalisés dans le domaine.
Description de la procédure et des principaux instruments
Les mesures quantitatives
Après la première rencontre au domicile familial d’une durée de 90 minutes, l’évaluateur complète deux outils d’évaluation, soit le questionnaire Q-Sort sur l’attachment (« Attachment Q-Sort » : AQS) (38) et le « Coder Impressions Inventory » (CII : adaptation de Webster-Stratton) (39). L’AQS permet d’évaluer la qualité de la relation d’attachement parent-enfant. La troisième version de cet instrument a été élaborée grâce à la participation d’experts dans le domaine de l’attachement qui ont formulé 90 énoncés décrivant les comportements d’attachement d’un enfant en présence du parent. Immédiatement après la visite au domicile familial, les énoncés sont répartis par l’évaluateur dans neuf catégories variant de "extrêmement typiques" à "extrêmement atypiques" en se référant à l’observation de la dyade mère-enfant. L’observateur a été formé au préalable à la théorie de l’attachement et à l’utilisation de l’instrument. La description de l’enfant, fournie par l’évaluateur, est par la suite mise en corrélation avec les profils normatifs de référence provenant des experts. Ceux-ci portent sur deux composantes reliées à la problématique de l’attachement : la sécurité et la dépendance (38). Ces critères théoriques proviennent des résultats moyens des experts qui ont complété le questionnaire en fonction de ce qu’ils considèrent comme étant caractéristique d’un enfant représentant le point extrême d’une dimension reliée à l’attachement. Les résultats obtenus correspondent au calcul des corrélations entre la distribution des 90 items faite par l’évaluateur et les experts. La validité de l’instrument a été documentée à plusieurs reprises dans les études sur l’attachement (38).
Quant au questionnaire CII, celui-ci a été développé dans le cadre du projet américain « Fast Track » sur la prévention des troubles de conduite et vise à évaluer les pratiques éducatives du parent telles que perçues par un observateur. Les résultats de travaux de recherche confirment la validité de cet instrument (40). Le CII se compose de 81 énoncés évaluant six composantes : le soutien parental, la discipline et la sévérité des conduites du parent, l’affect positif ou négatif de l’enfant, et son obéissance.
L’évaluation qu’effectue le parent s’appuie d’abord sur une version abrégée et électronique du « Parenting Stress Index » (PSI) qui est envoyée par courriel. Cet instrument a d’ailleurs été adapté et validé auprès de mères québécoises (41,42). Le PSI permet d’évaluer les difficultés que rencontre le parent dans l’éducation de son enfant à l’aide de 36 énoncés répartis entre deux catégories : les stresseurs reliés au domaine de l’enfant et ceux reliés au domaine parental. Les résultats de l’étude de validation menée par Lacharité et ses collègues (42) révèlent que la cohérence interne s’établit à 0,86 pour les items du domaine relié à l’enfant et de 0,91 pour le domaine du parent. La cohérence interne pour le score total de stress est également très satisfaisante puisqu’elle s’élève à 0,93.
De plus, le parent et l’enseignant complètent chacun une version du « Pervasive Developmental DirsorderBehavior Inventory » (PDDBI) (43). La version du parent comporte 10 échelles réparties en deux dimensions soit, les comportements inadaptés (comportements sensoriels et de perception, peurs, difficultés d’éveil, problèmes de comportements et d’agressivité) et les problèmes pragmatiques d’ordre social ou de langage, et les comportements adaptés (comportements d’approche sociale, communication réceptive, apprentissage et mémoire, habiletés phonologiques, habiletés sémantiques). Lors de la première visite au domicile familial, le parent complète également un questionnaire sur la cohésion sociale dans la famille, soit le « Family Environment Scale » (37). Cet instrument permet d’estimer le climat familial et se compose de 90 énoncés qui évaluent 10 sous-échelles à l’aide d’une cotation dichotomique. Trois dimensions sont mises en évidence, soit le support dans les « rapports familiaux », le contexte de la « croissance personnelle » et l’appréciation liée à « l’organisation du système familial ». Moos (44) rapporte des indices de fidélité variant de ,60 à ,80.
Lors de la seconde visite au domicile familial, une adaptation en langue française du protocole développé par Waters et Rogrigues-Doolabh (45) concernant l’évaluation de la sécurité de l’attachement, permet d’avoir accès aux scripts maternels de la représentation de l’attachement. Ce protocole consiste en six listes de 12 mots distribués sur trois colonnes. Le parent prend connaissance de la liste de mots, puis doit composer une histoire en tentant d’y inclure chacun des mots. De fait, cette entrevue est enregistrée sur un système audio afin d’en faciliter le décodage ultérieur. Ces histoires sont révélatrices des scripts de base de sécurité que le parent a intériorisés. Chacune de ces histoires reçoit ensuite une cote, variant entre un à sept, où sept indique la présence d’une base de sécurité dans l’attachement (46). Ce protocole est présentement validé auprès d’échantillons de différentes régions incluant le Québec. Quelques articles rendant compte de la validité du matériel ont été publiés récemment (47,48).
Enfin, un questionnaire élaboré aux fins de cette étude, soit l’Inventaire des Comportements d’Attachement Chien-Enfant (ICACE), permet d’évaluer les comportements d’attachement émis par l’enfant vers le chien et vice-versa. L’ICACE est composé de 25 questions. Les comportements d’attachement manifestés par l’enfant envers son chien sont évalués à l’aide de 15 items tandis que huit items autres portent sur les comportements du chien vers l’enfant. Ces énoncés sont cotés à l’aide d’une échelle de type Likert en quatre points, variant de « rarement » à « toujours ». Cet instrument est complété par la mère en compagnie de l’évaluateur. Le choix d’élaborer un tel instrument repose essentiellement sur le fait qu’il n’existe aucun outil évaluant l’impact d’un chien de compagnie auprès d’enfants qui présentent un TED. La conception de l’ICACE repose sur un examen exhaustif des instruments de mesure développés par Poresky (CABS et le CASD) (49,50), Holcomb (PAS) (51), Melson (PASC) (52), Johnson (LAPS) (53) et Zasloff (CCAS) (54). Il tient compte également des notions abordées par la théorie de l’attachement, de l’autisme et du lien réciproque entre l’enfant et son chien. Cependant, la majorité des instruments développés jusqu’à ce jour visent à évaluer l’attachement d’une personne à son animal de compagnie sans prendre en considération les comportements de l’animal (53). Ainsi, la série de questions portant sur les comportements du chien envers l’enfant devrait remédier à la limite identifiée par Serpell (55) concernant la prise en compte exclusive du point de vue de l’humain dans l’étude de la relation entre l’enfant et l’animal.
Le déroulement de la troisième et dernière visite est sensiblement identique à celle de la première session d’évaluation. Cependant, le recueil d’informations concernant la présence du chien à l’aide de l’ICACE s’ajoute aux autres mesures répétées.
Les mesures qualitatives
À la fin de chacune des rencontres au domicile familial, et ce, en ne dépassant pas un délai de 48 heures, une entrevue enregistrée est effectuée par le chercheur principal auprès de l’évaluateur afin d’établir le bilan de cette visite. Globalement, cette entrevue permet d’établir le bilan de la visite à partir de questions ouvertes reliées aux caractéristiques de l’enfant qui ont été observées, de la qualité des interactions entre l’enfant, la famille et le chien, de la qualité de l’environnement physique, et de la description du fonctionnement au cours de la mise en place du protocole d’évaluation.
Bilan critique sur l’approche évaluative
Dans l’ensemble, le choix de la procédure et des instruments semble approprié au contexte d’évaluation des enfants autistes en milieu familial. D’ailleurs, peu de travaux de recherche ont abordé l’étude du fonctionnement quotidien de l’enfant autiste dans sa famille. Les modalités d’évaluation retenues sont diversifiées (entrevues, observations et questionnaires) et rendent compte de l’orientation conceptuelle du projet qui considère que l’étude de l’impact du chien sur l’enfant autiste doit être abordée à partir d’une approche écosystémique de la famille. D’ailleurs, comme le laisse entendre Odendaal (56), une approche écologique doit être privilégiée dans ce domaine d’étude malgré les contraintes qu’elle impose sur le déroulement de la recherche. Le choix des mesures utilisées dans la présente étude tentent de rendre compte de cette conception holistique de la famille.
En s’orientant vers une approche évaluative dite mixte, qui se révèle d’ailleurs une méthode de plus en plus privilégié en recherche, l’orientation du projet reconnaît l’importance et l’utilité des méthodes quantitative et qualitative. De fait, cette approche postule qu’il est essentiel de privilégier une conception plus pragmatique en recherche qui rendrait plutôt compte d’un continuum entre ces deux pôles épistémologiques afin d’optimaliser les avantages et minimiser les faiblesses de chacune des méthodes (57,58). Ainsi, la présente étude s’inspire, dans une certaine mesure, de cette nouvelle orientation dans le domaine de la recherche en reconnaissant la contribution de chacune des approches, tout en favorisant leur complémentarité.
Compte tenu de la diversité du contexte d’évaluation, et ce, tant sur le plan des caractéristiques du diagnostic que des variations liées à l’âge des enfants, il y a lieu de s’interroger sur la pertinence du choix de certains instruments de mesure. C’est le cas du Q-Sort sur l’attachement parent-enfant puisque l’on doit reconnaître que cet instrument a été très peu utilisé auprès des enfants autistes. Ainsi, il y a lieu de s’interroger sur l’adaptation de l’instrument dans le contexte d’une étude auprès d’enfants atypiques. Les analyses qui seront réalisées à partir de la présente base de données sur l’attachement devront tenir compte de cette contrainte méthodologique, tout en contribuant à documenter davantage ce problème de mesure. L’AQS a toutefois été privilégié comme instrument, et ce, comparativement à d’autres méthodes d’évaluation de l’attachement, car celui-ci offre une alternative aux critiques ayant été formulées à l’endroit de la « situation étrange ». L’évaluation de l’attachement mère-enfant en milieu familial confère à cet instrument un grand avantage étant donné que les situations et les endroits non familiers semblent générer beaucoup d’anxiété pour la majorité des enfants ayant un diagnostic d’autisme.
Enfin, il apparaît opportun de souligner un aspect novateur de l’étude concernant la création d’un instrument de mesure abordant l’évaluation de l’impact du chien sur l’enfant autiste et le comportement de ce dernier. Conceptuellement, le contenu de l’ICACE, qui s’inspire de la théorie de l’attachement, devront rendre compte de la composante relationnelle impliquée dans l’appréciation des effets d’un chien d’accompagnement. Suite à cette première expérimentation, plusieurs ajustements devront être apportés à l’instrument, dont une modification au niveau des échelles et l’ajout de quelques énoncés qui ont d’ailleurs été suggérés par les parents. Toutefois, l’ICACE se révèle un outil pertinent à l’étude des relations entre l’enfant et un chien d’accompagnement. Il permet également d’établir une association entre l’attachement parent-enfant et l’attachement impliquant le chien. Dans la même ligne de pensée, l’approche multi-répondants préconisée dans cette étude permet de nuancer et de pondérer l’analyse des perceptions du parent et celles des observateurs.
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